Aujourd’hui, j’ai assisté à un spectacle de danse, pas une grande performance. Un récital d’école. Je n’ai ni enfants, ni petits-enfants, ni nièces, mais je me suis rendue au théâtre pour faire plaisir à ma prof de danse, qui a organisé un spectacle abrégé parce que le centre culturel ukrainien qu’elle dirige dans le quartier de Galerie Semaan, à l’orée de la banlieue sud de Beyrouth, a fermé ses portes durant au moins deux mois.
Mais contre vents et marées, elle a tenu à montrer le travail de ses élèves, entre danseuses et pianistes. Cette année, il n’y avait ni démonstration de judo ou de gym artistique, ni partitions musicales de plusieurs instruments, ni pièce de théâtre, ni toiles de peinture esquissées par les élèves et ornant les lieux.
Je danse depuis l’âge de sept ans et j’ai toujours dit que la danse est l’une des constantes de ma vie. Non seulement elle m’a appris la discipline mais elle me rassure et me rend heureuse.
Aujourd’hui, en entrant au théâtre, j’ai pensé à mon premier spectacle de danse, je n’avais pas encore dix ans. C’était le vendredi 4 juin 1982. Nous étions au théâtre du collège Mont-La Salle, à Aïn Saadé, dans le Metn, sur une colline surplombant la capitale libanaise. Nous n’avions pas encore commencé à danser, quand des avions militaires israéliens ont bombardé l’ouest de Beyrouth, au lendemain de la tentative d’assassinat de l’ambassadeur israélien à Londres Shlomo Argov et 48 heures avant le début de l’opération « Paix en Galilée », qui a mené à l’invasion israélienne de presque la moitié du Liban.
Je me rappelle que j’avais eu peur. Les bruits étaient très forts mais la prof nous avait obligé à monter sur scène et danser malgré les bombardements. Nous étions une cinquantaine d’enfants et avec la musique, les tutus roses, bleus et blancs, nos parents qui arrivaient et l’anticipation du spectacle, nous avions vite oublié nos craintes et cela même si nous entendions le grondement des avions et les explosions des missiles.
Aujourd’hui, on aurait pris en considération la panique des enfants, leurs futurs traumatismes, on aurait même suspendu l’enseignante, voire porté plainte contre l’école mais heureusement c’était un autre temps où il fallait assumer, assurer et faire avec.
Mon souvenir me mena à une autre constatation, la danse, le ballet classique en l’occurrence, est une constante de ma vie, les guerres et les bombardements aussi, mais intermittents ceux-là. Au Liban, pas trop intermittents, quand-même.
J’ai voulu réfléchir au conflit avec Israël, qui se perpétue depuis que l’Etat libanais a laissé libre cours aux fidayîn palestiniens d’agir à partir du Liban-Sud avant la fin des années 1960, mais j’en ai été empêchée par une voix qui invitait l’assemblée à se lever pour les hymnes nationaux libanais et ukrainien.
Une petite voix me dit en arabe dans ma tête « Ya mamy, entre Ukrainiens et Libanais, chou mankoubines » qu’on pourrait traduire par « Oh mon Dieu, entre Ukrainiens et Libanais, quels peuples malheureux vivants des désastres ». Et remarquez le ‘s’de mankoubines car c’est un adjectif au pluriel construit à partir du mot nakba. Oui un néologisme que je viens de créer.
Le mot arabe nakba avait été utilisé pour la première fois, dans sa dimension politique, le 15 mai 1948, exactement un jour après la création de l’Etat d’Israël, dans un éditorial de l’historien et intellectuel syrien Constantin Zreik. Il évoquait la nakba palestinienne. Il n’y a pas de terme français qui rend exactement le sens de la Nakba, C’est plus fort qu’un malheur, qu’un drame, qu’une catastrophe, qu’un désastre, c’est aussi tout cela en même temps.
Et une idée s’illumine dans ma tête, au Liban, la nakba – comme mon ballet classique – est une constante. Elle fait partie du passé, du présent et sans nul doute de l’avenir. Au Liban, quoi qu’il advienne, mankoubines nous sommes et mankoubines nous resterons. Et cela sur tous les plans.
NDRL : La photo est celle de l’auteur prise lors du spectacle d’école du vendredi 4 juin 1982
