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    Accueil » Samedi 31 janvier 2026 – Ali, banlieue sud de Beyrouth : «Nous ne voulons plus vivre ainsi. Qu’ils trouvent une solution!»
    Carnets de route

    Samedi 31 janvier 2026 – Ali, banlieue sud de Beyrouth : «Nous ne voulons plus vivre ainsi. Qu’ils trouvent une solution!»

    Patricia KhoderBy Patricia Khoder31 janvier 2026
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    Cela faisait plus d’un an que je ne m’étais pas rendue à la banlieue sud de Beyrouth. Après le cessez-le-feu du 27 novembre 2024 entre le Hezbollah et Israël, j’y allais régulièrement pour le travail et puis les choses se sont tassées et nous sommes passés à autre chose.

    Pour nous, à part les drones israéliens qui survolent encore à très basse altitude par intermittence Beyrouth, tout baigne dans la normalité. Et cela si on peut assumer que le chaos libanais peut avoir un semblant de normalité.

    La semaine dernière, j’ai été deux fois à la banlieue sud. J’ai pris des taxis, parce que d’une part je ne connais pas les routes, et je n’étais sûre de trouver une place pour garer ma voiture d’autre part.

    Ali est le chauffeur du premier taxi. J’entame la conversation en lui disant : « J’ai vraiment peur. Si les Israéliens se mettent maintenant à nous bombarder, qu’est-ce qu’on fait ? ».

    Ce à quoi il répond, m’expliquant ce que je sais déjà : « Non, ils préviennent avant de bombarder, 20 minutes à l’avance. Nous avons le temps de prendre la fuite. Ils disent exactement quel bâtiment ils cibleront. Nous pouvons nous éloigner 100 ou 200 mètres avant que le bâtiment soit réduit en poudre en 20 secondes ». Il termine sa phrase et éclate de rire. Je lui dis : « Je ne trouve pas que c’est drôle ». « Non ce n’est pas drôle, mais mieux vaut en rire. C’est ce qui m’est arrivé », confie-t-il.

    La trentaine, Ali est originaire de Khiam au Liban-Sud, mais il a grandi comme des dizaines de milliers de personnes de la communauté chiite, dans la banlieue sud de Beyrouth. Marié, il est le père de deux filles âgées de 10 et de 4 ans.

    En septembre 2024, dès le début de l’offensive israélienne contre le Hezbollah, il a quitté sa maison de Haret Hreik avec sa famille pour une école de Ras Beyrouth. Une quinzaine de jours plus tard, l’immeuble qu’il habite a été ciblé par un raid israélien.

    « Ma femme et mes enfants étaient à Ras Beyrouth, j’étais à la maison. Pour tout bagage, j’ai pris une valise, avec nos papiers d’identité et je suis sorti. La maison a été réduite en poudre sous mes yeux », dit-il.

    En colère, mais pas contre Israël

    Ali est en colère, mais pas contre les Israéliens. A part 8000 dollars américains l’année dernière comme indemnités pour les meubles perdus et 12 000 dollars comme frais de loyer, à l’instar de la majorité des personnes touchées par les bombardements, il n’a plus rien reçu du Hezbollah, qui avait pourtant promis de reconstruire les bâtiments détruits et d’indemniser les personnes sinistrées.

    « Nous aussi nous avons notre dignité et le jour où nous sortons de notre maison pour nous réfugier quelque part, nous la perdons cette dignité. Nous ne voulons plus vivre ainsi. Qu’ils trouvent une solution. Nous n’en pouvons plus », déclare-t-il.

    Ali paie aujourd’hui un loyer de 500 dollars par mois pour un appartement à Choueifate. Sa maison de Khiam a aussi été touchée par les bombardements.

    « L’argent du Hezbollah a tari. Il est temps qu’il se rende à l’évidence », note-t-il, une pointe de colère dans la voix.

    Ali me parle de sa grand-mère originaire de Haret Hreik, qui avait les plus beaux meubles du monde et dont la maison a été détruite. Elle a également reçu de indemnités de 8000 dollars. Il évoque ses amis commerçants, ses voisins, les membres de sa famille, qui attendent des dédommagements qui ne viennent pas, et ne viendront probablement jamais.

    Bien de la période qui avait suivi la guerre de 2006

    Il m’amène devant ce qui était sa maison, un trou béant et des décombres.

    D’ailleurs, aujourd’hui dans la banlieue sud de Beyrouth, les gens vivent dans les décombres, rien n’a été reconstruit. Parmi les immeubles encore debout, il y a des décombres et des trous béants. Bref, ce qui reste des centaines de bâtiments ciblés en 2024 par les frappes aériennes israéliennes.

    Nous sommes bien loin de la période qui avait suivi la guerre de 2006, quand la banlieue sud, le Liban Sud, la Bekaa et les gros ouvrages d’infrastructure bombardés par l’armée israélienne avaient été reconstruits en une dizaine de mois. C’était un autre temps, où les pays du Golfe avaient octroyé leur aide et où, surtout, l’Iran pouvait se permettre, de débourser de l’argent, à ses alliés.

    Dans les ruelles de la banlieue sud, des dizaines de portraits de jeunes hommes « morts en martyrs » sont accrochés à tous les coins de rue. Chaque visage est différent. Il n‎’y a pas un seul portrait qui appartient au même homme. On ignore jusqu’à présent combien de combattants le Hezbollah a perdu en 2024, comme on ignore aussi le nombre exact des personnes touchées par l’opération des bipeurs survenue le 17 septembre 2024.

    Le deuxième chauffeur s’appelle Hussein. Il est originaire de Majdel Zoun, au Liban-Sud mais habite la banlieue de Beyrouth. Avant de devenir chauffeur de taxi, Hussein, la cinquantaine, était maçon. La villa qu’il a construite dans son village a été entièrement détruite. « Je l’ai bâtie de mes propres mains, prenant mon temps. C’était pour ma retraite. J’ai mis tout l’argent que j’avais dans sa construction et son aménagement. En 2019, j’étais très content de ne pas avoir placé mon argent à la banque », raconte-t-il.

    Hussein qui est père de trois enfants parle des indemnités en me montrant sur son téléphone les photos d’une très belle maison en pierres de taille blanches et un immense jardin. « A lui seul, le jardin m’avait coûté les yeux de la tête. J’avais planté toutes sortes d’arbres fruitiers. Les week-ends, j’allais au village pour m’en occuper. Le Hezbollah m’a indemnisé avec 8000 dollars, disant que cette somme est pour les meubles perdus. Que je recevrai plus tard les dédommagements pour la maison, en vain. Je me demande comment ils ont eu le cœur de me regarder droit dans les yeux en me remettant l’argent », dit-il.

    Une destruction qui se normalise

    Il rapporte que dans son village, les maisons qui n’ont pas été entièrement détruites sont inhabitables, soit leurs murs ou leurs plafonds ont été soufflés, soit leurs bases ne sont plus stables, soit encore les lézardes sont tellement importantes que la restauration est impossible.

    Cela est probablement dû à l’explosion de caches d’armes ou de tunnels à proximité.

    Hussein n’est pas très bavard et on dirait que ses mots s’étranglent dans sa gorge. Sa colère est retenue, immense.

    « Nous n’avons pas seulement perdu nos maisons, mais aussi la crème de nos hommes », dit-il, presque en murmurant.

    « Vous savez, je ne veux plus reconstruire ma maison. C’est fini. Elle a été détruite en 2006, et je l’ai rebâtie. Là, à nouveau, c’est la même rengaine. Nous ne pouvons plus vivre ainsi. Nous voulons de la sécurité et de la stabilité », dit-il.

    Je lui réponds que nous aspirons tous « à la sécurité et à la stabilité ». Je regarde par la fenêtre de la voiture, les immeubles encore debout, les décombres et les trous béants et je me demande comment peut-on vivre avec une destruction qui se normalise.

    Je pense aussi au discours dans la banlieue sud qui, en un an, a changé. Nous sommes bien loin de l’arrogance des vingt dernières années.

    Cette fois-ci contrairement à 2006, il n’y a pas eu de « victoire divine ». Le Hezbollah a perdu la guerre, les fonds versés par l’Iran ont tari et c’est toute une communauté qui paie le prix.

    Patricia Khoder

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