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    Culture

    L’univers au creux de la main

    Leila RihaniBy Leila Rihani3 septembre 2024
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    Charbel Samuel Aoun expose « Sympoietic Fabrics » au Musée Sursock

    Avant même d’entrer dans les salles jumelles du rez-de-chaussée du musée, le regard se porte happé vers la pièce centrale de l’exposition, l’installation cinétique « Stoneology ». Dans un bac, construit en bois brut, et activé en-deçà par des mécanismes, les pierres accueillent le visiteur en sons et en mouvements. Entrée immédiate dans la matière, une installation qui « fait respirer les pierres », entend-on les échos qui se le répètent. Sauf que, et c’est là que semble résider la dualité du travail de Charbel Samuel Aoun, la respiration est déjà contenue dans la pierre. Ce souffle soupçonné de la pierre se propage à la main qui l’enveloppe, qui la tient, longtemps, tous sens tendus au repos, dans une solitude totale, presque immémoriale. Et la main, habitée par cette valeur perçue, se met à son tour au travail pour rendre visible l’invisible. Le souffle de la pierre.

    Ce n’est pas juste la pierre, c’est la terre. 

    Terre, pierre, bois, cendre, écorce, boue, la main recueille la matière, compose avec elle, la pétrit, l’applique en aplats, la maîtrise. Non dans un jeu de lutte mais dans un acte de co-création qui positionne la main dans sa fonction dynamique. Par ce mouvement de la main, nue, ou munie d’un outil, canif, hache, pioche, la terre résonne et la matière fait entendre ses vibrations. Installations, toiles, dessins et vidéos d’installations et de performances antérieures réalisées in-situ, les correspondances ne cessent de se tisser, d’engager les sens, d’engager le corps tout entier. Des sculptures composées de pierres et de la propolis des abeilles, que l’artiste élève dans son studio-jardin, sont suspendues du plafond ou posées sur des socles, accompagnées du son enregistré des ruches en plein mouvement : créations architecturales à multiples voies entre l’homme et la nature. La “sympoïetique”, terme utilisé par Donna Haraway, « renvoie au processus de création collective et souligne la nature relationnelle et interdépendante de l’existence ». 

    Une invitation à se vêtir d’une écoute neuve, d’une peau neuve, à serpenter au travers de ces œuvres, déroulant l’écheveau, démêlant les fils d’un tissage qu’on dirait cosmique. Ces espaces de rêveries, quoique solitaires, ne semblent plus l’être : bourdonnement de ruches, battement de la pierre, impression de rochers en amoncellement vaporeux de nuages, des formes à peine perçues que déjà fuyantes, toujours en mouvance. Instant poétique vécu dans sa dualité.

    En s’immergeant dans l’œuvre, les émotions à même la peau, c’est aussi le processus créatif qui se dévoile, à l’image des mécanismes mis en place, rouages de l’imaginaire, mouvement infini qui se reconduit perpétuellement en lui-même. Le cheminement artistique de Charbel Samuel Aoun est à l’opposé de celui emprunté par les artistes conceptuels. Partir de la matière, et y revenir. Et dans l’entre-deux, un vécu, des songes, des rêveries du toucher, vibrations humaines contre vibrations matérielles. Dans la vidéo « Boue, bois et ville », réalisée à Bordeaux, en 2021, le spectateur se retrouve témoin de l’acte créatif. Comme une entrée dans les coulisses, un voyage qui passe par le corps, par son engagement, un corps qui s’enfonce dans la vase de la Garonne, qui transporte la matière de sa future installation à la sueur de son dos, croisant les passants médusés et la vie du quotidien, la ville, pour arriver à la création achevée et la proposer en partage, parce qu’issue de la ville, sa singularité, son histoire. Création achevée qui témoigne en elle-même de tout le processus, la forme prenant elle-même forme. 

    « Le travail met le travailleur (dans ce cas l’artiste) au centre d’un univers et non plus au centre d’une société », affirme Gaston Bachelard. Plus qu’une lecture artistique d’engagement écologique, ou de repositionnement de l’humain au cœur de la nature, l’œuvre de Charbel Samuel Aoun tonne alors comme une fouille originelle, sans commencement ni fin. Explorer pour continuer à explorer, chaque strate dévoilant la suivante ou la voilant. Parvenir à l’origine ou partir de l’origine, aboutir à l’œuvre ou remonter l’œuvre, c’est retrouver l’unité par la scission et la scission dans l’unité. La déconstruction et la construction dans un même geste, comme dans la vidéo de la performance « A Breath into a Hole », réalisée en 2020, à Beyrouth, après l’explosion du port : effriter la pierre à coups de pioche, et, ultime imaginaire mis en image, être au centre même de la terre, des pulsations de l’univers. L’intuition de cette unité retrouvée, est peut-être ce qui expliquerait cette émotion profonde, incernable, ce sentiment du sublime, ressentis au cœur de l’exposition. C’est que « Sympoietic Fabrics » est tissée, pour reprendre Bachelard, par « la volonté de voir avant la vision ». 

    Leila Rihani

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