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    Accueil » Dew Drops de Seta Manoukian, ou la multiplicité de l’être
    Culture

    Dew Drops de Seta Manoukian, ou la multiplicité de l’être

    Leila RihaniBy Leila Rihani30 août 2024
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    Seta Manoukian expose Dew Drops à la galerie Marfa’Seta Manoukian invite le visiteur à passer du temps avec les tableaux en ayant en tête cette phrase de Rumi : « Vous n’êtes pas une goutte dans l’océan. Vous êtes l’océan tout entier dans une goutte ». Et c’est une plongée au cœur d’une lecture primordiale, d’une réalité primordiale, dans son sens premier, son sens originel, principiel. Le visiteur est ainsi appelé à se placer dans un mouvement de recherche, non fébrile, mais silencieux, à se murmurer être dans cet acte-là, dans son retentissement au cœur de l’être, son être propre, ou les multiples virtualités de l’être.

    En parcourant la galerie Marfa’, s’attardant avec chaque toile, et avec l’ensemble des toiles, l’œuvre de Seta Manoukian se dévoile d’abord dans les déclinaisons de certains thèmes qui ont jalonné ses années de carrière, comme les thèmes des boules, des roses, du pain ou des œufs. Des œufs, dans leur fragilité, leur multiplicité et leur blancheur arrondie ou fracassée, sont accueillies au creux de réceptacles qu’on dirait avoir les formes et les couleurs de la vie, son ordre et son chaos, son éternité et sa finitude. Et à qui ne manquerait que le son. 

    Pourtant il est là, il est perçu dans le silence de la contemplation : celle de l’œuvre, celle de soi-même. Et du rapport qui s’établit entre les deux. A travers ce point de contact, singulier à chacun et collectif à la fois, retentissent tous les possibles de l’âme dans un même et unique cri retenu. Comme la vie, comme la mort, indissociablement liées, entrelacées, confondues : cet instant fracassant suggéré notamment par les toiles relevant du thème des boules, rouges, noires, couleurs vives, saisies dans leur dualité. 

    De par leur agencement dans un même espace-corps, certaines toiles, que séparent pourtant des décennies, suggèrent paradoxalement l’illumination d’un instant vécu dans son perpétuel dynamisme. A l’instar de ces deux œuvres relevant du thème du pain, l’une esquissée fin 90 et l’autre plus de 20 ans plus tard. Du croquis d’une sculpture de pain à venir, entrelacée de fils de fer, on passe à la deuxième toile où transparaît l’idée même du pain, son essence, saisie dans un mouvement évanescent. Que le croquis ait été réalisé ou pas, là n’est plus la question. L’intérêt réside dans le cheminement qui semble avoir été emprunté, comme si l’artiste l’invente à mesure qu’elle se dirige vers l’objet qu’elle ne connaît pas encore vraiment, et qu’elle finit par découvrir. Et le chemin commence alors, pour recommencer encore. 

    Évolution dans la répétition, et évolution d’une vision aussi, d’une perception du monde, celui du dehors comme celui du dedans. Entretemps, que de rêveries il semble, des rêveries autour de l’objet, des rêveries de l’objet, du sujet rêvant, du sujet imaginant. Une conscience multiple semble se renouveler dans l’imaginaire de chaque objet, dans l’univers clos d’une image. En se fixant sur un objet, en le rêvant et se rêvant au centre rayonnant de cet objet-image, Seta Manoukian le métamorphose, transforme son essence même, lui confère un être : d’un objet quelconque il est promu au poétique. 

    Au fil de son travail, de sa vision, de son vécu, d’un Liban qui plonge dans la guerre à une Amérique non familière, jusqu’aux temples bouddhistes à Los Angeles et au Sri Lanka, les thèmes chers à Seta Manoukian se répètent, oscillent, évoluent, empruntent d’autres voies, et toujours se métamorphosent. Des formes claires, marquées, délimitées, le visiteur passe à l’évanescence et la fluidité des lignes éthérées, piquetées d’air et de souffle, de l’inspiration et de l’expiration de l’âme, à chaque fois la même, à chaque fois autre. Est-ce l’eau qui s’écoule ou l’eau qui jaillit ? Est-ce le cheveu qui retient la pierre ou la pierre qui tire le cheveu ? 

    Etre l’océan tout entier dans une goutte, ou être une goutte de rosée, titre de l’exposition, la rosée se démarque par la résolution des eaux d’en haut et d’en bas, des eaux terrestres et célestes. De l’aspiration vers le ciel ou vers l’abîme. Condition de l’homme, toujours irrésolue, toujours double, dans son étrangeté et sa sérénité à la fois. Entre l’ascendance et la chute, il y a un fil aussi ténu qu’un état d’être, un état d’apesanteur, un état de flottement. La chose et son contraire sont le même cheminement. 

    Habiter l’œuvre, être habitée par elle, écrire et ne cesser de s’interroger sur la teneur de l’écrit autour de l’œuvre, sur cet état d’apesanteur en nous qu’elle nous révèle, et dans lequel elle nous maintient, dissipant les certitudes et l’état de fait, éveillant les soubresauts de la conscience, et le moment halluciné. Comme cette magie de la rosée qui toujours nous échappe, toujours nous éblouit. 

    Leila Rihani

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