Écrire à propos d’art et de culture, se lancer et lancer la rubrique à la veille du 4 août, est affaire de pénombre. Et c’est d’une main gantée de pénombre que j’écris ces quelques lignes autour d’une ville meurtrie, toujours morte, malgré toutes les apparences du contraire.
Beyrouth est morte le 4 août 2020. Et nous sommes morts avec elle, nous tous, les « rescapés » de ce souffle indicible. Morts-vivants, nous continuons pourtant à danser, à danser sur les ombres de nous-mêmes, sur nos morts, sur le fil du rasoir. La même danse qu’avant.
Pareils à une toupie relancée chaque fois qu’elle arrête sa valse tourbillonnante de couleurs, dans l’espoir de renouveler l’émerveillement d’un regard d’enfant. Sauf qu’un regard qui a vécu le souffle dévastateur sur Beyrouth ne pourra jamais plus être celui d’un enfant. Un enfant qui aurait applaudi la « renaissance culturelle » de Beyrouth, une énième renaissance après une énième destruction, parce qu’il était urgent de reprendre le combat.
La renaissance même, et son préfixe impliquent d’emblée acte de mort, reconnaissance de mort, deuil, silence, absence, responsabilité, réflexions pour penser et construire le présent de la ville ; un présent différent, nouveau, autre, parallèle peut-être, dans l’espoir d’éviter la répétition du même, de réparer les racines pourries. Mais fatalement, « l’histoire se répète » comme dit l’adage, non seulement dans la vie politique – ne serait-ce qu’à l’aune des résultats des dernières élections législatives – , mais dans la vie culturelle et artistique aussi.
Et c’est la reprise effervescente de la vie culturelle dans un acharnement effréné et réactif à vouloir continuer là où les choses s’étaient arrêtées, en raison de ce que nous percevons comme une force extérieure, qui s’est imposée à nous et qui a entravé notre cheminement culturel.
Mais ce cheminement culturel ne portait-il pas en lui-même déjà les germes de ses limites ? Problématique antérieure qui revient d’autant plus aiguë que le terreau pourrait être fertile, alors que le cheminement semble se poursuivre comme si rien ne s’était produit. Sauf l’Innommable.
Certes, souffle de vie et de partage, il y a des artistes, des envies, des voix à contre-courant culturel qui germent ou qui émergent de nouveau, des institutions qui remettent en question pratiques et approches, se creusent, creusent et fouillent, dans le visible et l’invisible, la matière et l’éphémère, la vérité, l’archétype et le mythe, l’intime, l’universel et le collectif, le mot et l’acte, pour repenser la ville, et non seulement la panser. La réinventer, aussi loin que possible du retour du même, dans un esprit de synthèse et de responsabilité humaine, citoyenne, pour ne pas être acculé à dire la mort !
Dire que l’explosion du port de Beyrouth est un point de non-retour est une évidence, à laquelle s’ajoutent l’impact du confinement dû au Covid, ainsi que la crise économique du pays et l’effondrement entre autres du système bancaire. Le temps de la traversée du désert, du silence réfléchi est passé, il a été occulté, rempli de bruit et de borborygmes, voilé par la « résistance culturelle », brandie comme un étendard, à bout de souffle. Expression devenue aussi ambiguë que le mot « résilience », elle s’est adaptée au système, tout en cachant toujours le revers de la médaille : absoudre d’une certaine manière les coupables en acceptant inconsciemment de rentrer dans le jeu, par instinct de survie.
C’est cette question sur la nécessité de survivre qui n’a toujours pas de réponse, tant nous nous acharnons à saisir l’instantanéité d’une ville, objet de toutes les projections, sans passé ni mémoire, pétrie dans une actualité meurtrie, en attente d’un avenir incertain. Pourtant les forces sont là, les volontés aussi, noyées par le chatoiement et les superlatifs, la grimace et l’air du temps, tapies dans le silence et l’exil, dans le traumatisme refoulé et le retrait de la cité. Mais encore, au fond, tous, corps et esprits tendus vers l’éventualité, la possibilité, non seulement d’une réaction, mais d’une action. La frontière est fine, et la ville est piège.

Un commentaire
Tres bel article.