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    Analyse

    Pipeline, bases et sanctions: la silencieuse recomposition du Moyen-Orient

    Sylviane ZehilBy Sylviane Zehil9 août 2025
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    Pendant que la Syrie se branche au gaz azéri et que la Turquie verrouille militairement ses intérêts, l’Iran réorganise en profondeur son appareil de sécurité. Des sources iraniennes rapportent la création imminente d’un Conseil de défense, entité inédite issue de la refonte structurelle du Conseil suprême de sécurité nationale.

    Alors que les projecteurs du monde sont braqués sur les fronts visibles de l’actualité — Ukraine, Gaza, Taïwan —, une reconfiguration stratégique silencieuse se joue aux portes du Moyen-Orient. Elle s’exprime par des infrastructures énergétiques, des réformes militaires, de nouvelles bases, des ruptures diplomatiques, et un bras de fer sur les hydrocarbures entre grandes puissances. Trois axes émergent : l’affirmation énergétique de la Syrie via la Turquie et l’Azerbaïdjan, la restructuration sécuritaire de l’Iran et la pression croissante des États-Unis sur les partenaires de la Russie, notamment l’Inde.

    Gazoduc transfrontalier : la Syrie se reconnecte par l’énergie

    Le 2 août 2025, une cérémonie discrète mais hautement symbolique a eu lieu dans la province turque de Kilis, à la frontière syrienne. Elle marquait l’inauguration d’un nouveau gazoduc transportant du gaz naturel azéri vers la Syrie via le territoire turc. Dans sa première phase, ce pipeline devrait fournir annuellement 1,2 milliard de mètres cubes de gaz aux provinces syriennes d’Alep et de Homs.

    Présenté comme un jalon de coopération trilatérale entre la Turquie, l’Azerbaïdjan et la Syrie, ce projet signale le retour progressif de Damas dans le jeu énergétique régional. Après des années de guerre, de sanctions et d’isolement, la Syrie tente une réintégration pragmatique par l’énergie et l’électricité, conditions sine qua non à toute relance industrielle. Le ministre syrien de l’Énergie a d’ailleurs annoncé d’autres projets conjoints avec Bakou à venir.

    Ce gazoduc n’est pas seulement une infrastructure : il est aussi une projection d’influence turque et azérie en territoire syrien, une réponse géoéconomique à l’absence d’alternatives énergétiques crédibles dans un pays ravagé, et une amorce de dépendance future vis-à-vis d’Ankara, désormais centrale dans le transit et l’approvisionnement gazier régional, analyse Geopolitical Futures, un think tank dirigé par George Friedman.

    Bases militaires turques en Syrie : le prolongement de la doctrine Erdogan

    Dans le même temps, les forces turques multiplient les signes de leur ancrage militaire durable en territoire syrien. Au-delà de la zone tampon du Nord, Ankara a discrètement intensifié sa présence en fondant de nouvelles bases et en consolidant des points logistiques stratégiques dans les régions d’Afrin, Jarablus et Idleb. Il ne s’agit plus uniquement d’opérations antiterroristes ponctuelles, mais d’une emprise permanente inscrite dans une doctrine de sécurisation régionale élargie.

    Cette stratégie s’inscrit dans le prolongement de la politique néo-ottomane d’Erdogan : création de corridors sécurisés, projection d’influence par la défense, et surtout encerclement des Kurdes syriens, perçus comme des menaces existentielles. Ce maillage militaire s’articule désormais avec l’architecture énergétique évoquée plus haut : pipeline et bases deviennent les deux jambes d’un même projet d’intégration territoriale sous influence turque.

    Iran : restructuration en profondeur du commandement sécuritaire

    Pendant que la Syrie se branche au gaz azéri et que la Turquie verrouille militairement ses intérêts, l’Iran réorganise en profondeur son appareil de sécurité. Des sources iraniennes rapportent la création imminente d’un Conseil de défense, entité inédite issue de la refonte structurelle du Conseil suprême de sécurité nationale. Ce conseil aura pour mission de piloter les politiques stratégiques de défense à l’échelle nationale.

    Selon les informations, Ali Larijani a été nommé secrétaire du Conseil suprême de sécurité nationale, tandis qu’Ali-Akbar Ahmadian, ex-secrétaire, s’est vu confier des dossiers stratégiques spécifiques, dans une répartition des tâches traduisant une recentralisation du pouvoir sécuritaire.

    Cette réorganisation reflète une volonté de consolidation interne face à une instabilité régionale croissante et à l’usure interne du régime. Elle accompagne également un redéploiement militaire progressif hors des frontières — notamment en Irak et en Syrie —, tout en répondant à des pressions internes pour une meilleure efficacité du commandement.

    L’Inde entre défiance énergétique et sanctions américaines

    Sur fond de réalignement énergétique, les tensions entre Washington et New Delhi prennent une tournure plus vive. Le président Donald Trump a donné jusqu’au 8 août 2025 au président russe Vladimir Poutine pour faire des progrès concrets vers la fin de la guerre en Ukraine, sous peine de nouvelles sanctions. L’un des leviers est l’imposition de droits de douane de 50 % sur certains produits indiens, en raison de l’achat continu de pétrole russe par l’Inde.

    En signe d’escalade, l’émissaire spécial de Trump, Steve Witkoff, s’est rendu à Moscou début août pour rencontrer Poutine. Trump a qualifié cette rencontre de « productive » et a, dans la foulée, consulté plusieurs dirigeants européens. Mais derrière ces gestes diplomatiques se dessine une volonté de durcir la stratégie américaine de sanctions secondaires, visant non seulement la Russie mais aussi ses partenaires économiques. Une rencontre prochaine est prévue entre les présidents américain et russe.

    « L’idée de Trump derrière ces sanctions secondaires est d’étrangler les revenus pétroliers russes et de forcer Poutine à négocier », analysent Rishi Iyengar et Keith Johnson dans Foreign Policy. Le message adressé à l’Inde est clair : sa neutralité relative dans le conflit ukrainien ne sera plus tolérée si elle se traduit par un afflux de devises vers Moscou.

    Une recomposition polycentrique et post-américaine

    Ce faisceau d’événements n’est pas une simple coïncidence. Il révèle les contours d’une recomposition polycentrique du Moyen-Orient et de ses zones adjacentes. À l’heure où les États-Unis reconfigurent leurs engagements et où l’Europe est absorbée par sa sécurité interne, des puissances régionales — Turquie, Iran, Inde — reprennent l’initiative sur le terrain, chacune selon ses intérêts : sécurité pour l’Iran, influence pour la Turquie, autonomie énergétique pour l’Inde, et contournement des sanctions pour la Syrie.

    Ces dynamiques traduisent une régionalisation accélérée des enjeux stratégiques, où les grandes puissances continuent d’exercer une pression indirecte, comme les États-Unis via les sanctions, tandis que les États du « second cercle » bâtissent leurs propres systèmes de pouvoir, par des gazoducs, des bases, des réformes institutionnelles ou des arbitrages géoéconomiques. La ligne de fracture n’oppose plus seulement l’Est et l’Ouest, mais distingue ceux qui subissent encore la centralité occidentale et ceux qui, dans le désordre, tentent de la dépasser.

    Un nouvel échiquier, sans maître absolu

    Au cœur de ce tournant géopolitique, un constat s’impose : le Moyen-Orient se redessine sans négociations de paix, sans traités, sans grands sommets. Par les flux de gaz, la cartographie des bases, les réseaux diplomatiques parallèles et les pressions économiques croisées, s’installe un nouvel échiquier fluide et mouvant, sans maître absolu mais avec des ambitions multiples.

    La région, jadis sous contrôle militaire occidental ou sous tutelle diplomatique, devient un terrain de recomposition entre puissances moyennes, dans un monde où la hiérarchie de la puissance est plus instable que jamais.

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    Sylviane Zehil

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