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    Accueil » Cinq ans plus tard… « Quel est le bon mot ? La débrouillardise, peut-être »
    Explosion du port

    Cinq ans plus tard… « Quel est le bon mot ? La débrouillardise, peut-être »

    François Xavier MenageBy François Xavier Menage6 août 2025
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    La cicatrice, toujours visible, s’est en grande partie refermée – si tant est que l’on puisse parler ainsi. Grâce à l’incroyable solidarité des riverains, des associations, des Libanais de l’étranger, des bouts de ficelles, des dons, des miracles… (crédit photos Milad Ayoub)

    Le port de Beyrouth, c’est le fracas du monde à lui tout seul. Un fracas qui hante, paralyse, et – même si c’est seulement quelques instants, trop peu, pas assez longtemps – un fracas qui aujourd’hui encore oblige à ne pas regarder ailleurs. 

    Le fracas est scellé par les chiffres. Tous plus effroyables les uns que les autres.  

    La destruction physique.

    85 000 logements touchés. 300 000 habitants impactés. 

    La destruction dans la chair.

    220 Morts. 6 500 blessés. 

    Aujourd’hui encore, cinq ans après, ces chiffres perforent le cerveau. 

    Rappelons aussi les mots employés à l’époque du drame par les agences de presse : « l’une plus grandes explosions non nucléaires de l’histoire » (AFP).

    Ma rencontre avec la catastrophe – si je puis m’exprimer ainsi – a un visage : Naji Massoud. « Naji » signifie « celui qui échappe au danger ». 

    Durant trois ans, nous avons fréquemment visité son logement, à quelques centaines de mètres du port, entre les rues Pasteur et Gouraud. Un appartement témoin, en quelque sorte. Témoin d’un temps cruellement suspendu. 

    Lors de notre première rencontre, ce vieux monsieur habillé en marcel blanc, chaleureux même dans sa détresse, est assis sur un petit tabouret depuis la terrasse quasi désossée de son salon. Il contemple une ville qu’il ne reconnait pas. Nous sommes début août 2021. L’explosion a eu lieu un an presque jour pour jour. En parler ne lui procure aucun soulagement. Ses mots traduisent autre chose : l’inquiétude ; que demain soit aussi douloureux qu’aujourd’hui. « Quand va-t-on reconstruire ma maison ? ». Sa voix, presque sourde, comme extérieure à lui-même. Même ses yeux paraissent exténués. Son appartement, est situé dans un immeuble de style art déco. L’intérieur ne ressemble plus à rien. Pas une pièce épargnée. Partout, un tapis de gravas, un archipel de débris. Même la faïence dans la salle de bain n’a pas résisté. Aucune fenêtre épargnée. Sa crainte est alors de devoir partir ailleurs. Sa maison, nous dit-t-il, c’était son « poumon ». 

    Douze mois plus tard, nous le retrouvons au même endroit, dans ce spectacle de ruines, ce décor intérieur qui est le sien. « Deux ans que ça dure ». Il conserve ce même regard délavé. Aucun chantier n’a démarré pour lui, pas de date, pas de projection ; alors que les voisins, de l’autre côté de la rue, voient leur bâtiment reprendre forme. Sans animosité, il se demande quand son tour viendra.

    Un an passe encore. Lors de notre troisième rencontre, il a ces mots : « personne ne se soucie de nous, ni l’État, ni le gouvernement, ni les députés, ni les ministres. Personne ».

    Quelques mois plus tard, l’immeuble est recouvert d’une bâche. Un pansement. Sans que l’on sache quand les travaux démarreront. Sans que l’on sache si Naji les verra un jour, ces travaux. Le vieil homme s’est résolu à vivre ailleurs, en dehors de Beyrouth. Une punition. Une insulte. Il part avec ses cauchemars. L’explosion tapisse chaque recoin, chaque centimètre de son cerveau. 

    Naji craignait que Beyrouth ne devienne une cicatrice ouverte à jamais. Or, il faut l’admettre, autre chose s’est produit. La cicatrice, toujours visible, s’est en grande partie refermée – si tant est que l’on puisse parler ainsi. Grâce à l’incroyable solidarité des riverains, des associations, des Libanais de l’étranger, des bouts de ficelles, des dons, des miracles, d’un deus ex machina, on ne sait plus très bien… Quel est le bon mot ? La débrouillardise, peut-être. Une débrouillardise de tous les instants. De celle qui va chercher son énergie dans le quotidien. Qui contourne les obstacles. Qui se nourrit de la paralysie étatique, l’assujettit. 

    La société civile libanaise, toujours mise à l’épreuve, possède son propre moteur. Il fait du bruit, il avance, consomme un carburant alternatif qui force l’admiration. 

    Le fracas du monde a depuis, gagné en intensité. Raison de plus pour ne pas oublier l’explosion du port de Beyrouth. Car les fracas – il est désormais nécessaire d’écrire ce mot au pluriel – ont cette unique qualité, de nous faire regarder les cicatrices. 

    Naji, lui, ne retrouvera jamais le balcon sur lequel il avalait son café, dans une petite tasse blanche, en se disant que Beyrouth était un joyeux bordel.

    François-Xavier Ménage est grand reporter à la télévision française et couvre régulièrement le Liban depuis 2006.

    François Xavier Menage

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